Métro, boulot, dodo.220px-Île-de-France_RATP_MI_2_N_n°1521_RER_A_Neuilly-Plaisance_RER_(3)

Métro, boulot, dodo.

Métro, boulot, dodo.

Métro, boulot, dodo.

Métro, boulot, dodo.

Cinq jours par semaine, se lever trop tôt, répéter les mêmes gestes, machinalement. Émerger devant un premier café, écouter les informations à la radio. Faire quelques abdominaux et pompes pour garder la forme. Se raser le crane pour cacher la calvitie avancée, puis se doucher, pour achever de se réveiller. Fixer l’écran de son téléphone pour être sûr qu’il est dans les temps. Surtout ne pas rater son RER, le suivant lui ferait rater sa correspondance ; une minute de retard sur le quai, c’est une demi-heure de retard au travail. Acheter sa demi baguette à la boulangerie du coin, payée d’avance pour ne pas perdre de temps à sortir son porte monnaie. Le sourire de la vendeuse, avenante, au décolleté avantageux. Penser au nombre d’idiots qui ont dû lui dire qu’elle a de belles miches. Mais ne pas s’attarder, pas le temps pour plus que les politesses quotidiennes. Son train ne l’attendra pas. Même si lui, l’attend souvent.

Il n’est pas le seul sur le quai. Ils sont plusieurs dizaines d’usagers à se côtoyer, cinq jours par semaine, et à pourtant s’ignorer. Chacun dans sa bulle, chacun dans son coin. Pas un bonjour, pas un sourire. Par la force de l’habitude, ils se regroupent aux mêmes endroits, selon la voiture dans laquelle ils veulent monter, selon l’endroit où ils vont descendre : être au plus près des escalators ou de la sortie de la gare, ne pas perdre de temps en changeant de quai et rater une correspondance, un bus, du temps. Il y a cette grand-mère toujours souriante qui emmène sa petite fille à l’école. Il y a ce jeune homme en costume, les traits fermés, qui lit des polars. Il y a ce groupe de lycéens qui s’agglutine autour de la lolita aux traits angéliques, qui fait mine de ne pas voir que tous sont accrochés à son minois.

Et il y a toi, Rebbecca. Tous les matins, tu le vois, alors qu’il finit de manger un morceau de pain, toujours soigné, qu’il soit en jean et Converses aussi bien que dans ce costume marron qui semble taillé pour lui. Tous les matins, tu as hâte de te retrouver sur ce quai et l’observer, son casque audio vissé sur les oreilles. Tous les matins, tu viens te placer un peu plus près de lui, alors que tu bois ton café. Tous les matins, tu vois qu’il te regarde du coin de l’œil. Tu viens de dépasser la quarantaine, tu passes de longues minutes à soigner ta chevelure, crinière rousse qui met en avant tes yeux verts, finement soulignés au crayon noir, alors que tes paupières sont légèrement fardées, d’un mauve qui s’accorde si bien avec ton bâton à lèvres. Tu fais tous ces efforts car tu es consciente de ton potentiel érotique, et que tu veux le conserver. Tu sais aussi que les hommes ne sont pas insensibles à ce potentiel ; il n’y a guère que ton ex mari, qui a toujours préféré les minettes, d’assez con pour t’avoir délaissée.

Tu ne connais pas cet homme, mais tu le trouves attirant. Alors comme tu as remarqué qu’il n’est pas « bagué », tu as décidé d’en faire ta proie. Ce matin, dans ta salle de bain, tu as passé un peu plus de temps que d’habitude pour te préparer.

Oh tu, ne vas pas sortir l’artillerie lourde tout de suite, tu vas d’abord jauger le terrain, mais tu vas accentuer un peu plus ton maquillage, faire un peu plus ressortir tes yeux. Demain, tu profiteras que le temps soit un peu plus printanier, que les températures se réchauffent, pour faire glisser sur ta peau satinée ce pantalon en lin qui souligne si bien le galbe de tes fesses. Tu passes tant de temps à les sculpter par de la marche et des exercices en salle de gym. Te sentir à l’aise dans ton corps, te plaire à toi même, avant de penser à plaire aux autres. Tu aimes cette femme dont tu admires le reflet dans la psyché qui orne ta chambre.

Si tu sens ses yeux se poser sur ta chute de rein, tu feras monter la température au degré supérieur. Tu te rapprocheras de lui et le salueras d’un simple hochement de tête, habillée d’un chemisier savamment mal boutonné, en sorte que ton décolleté soit ouvert mais ne laisse rien apparaître. Une gorge invitant le regard sur des promesses qui ne peuvent être qu’imaginées. En fait, tu éprouves tout autant de désir pour lui que d’envie qu’il te désire. Le soir, alors que tu n’es plus couverte que par un drap, tu te laisses aller à te faire plaisir, fantasmant que lui même se masturbe, plein concupiscence à ton encontre.

Ton approche se fera lente, suave. Bien loin de ce que font croire les vidéos pornographiques lisibles sur internet ; non, une femme n’acceptera pas d’aller se vautrer avec le premier inconnu qui se pense réalisateur parce qu’il possède un caméscope ! Tu aimes les jeux de séduction. Tu ne souhaites pas assouvir massivement un désir compulsif en lui faisant du rentre dedans. Tu veux y aller avec lenteur et langueur, pour procurer de l’ivresse à vos sens. Pendant quelques jours, tu prendras un autre train. Et si tu voies son regard s’illuminer lorsque tu réapparaîtras sur le quai, tu sauras que c’est le moment de l’aborder. Par un sourire d’abord. Tu te tiendras toujours plus près de lui, mais pas trop tout de même. Juste assez pour que les effluves de ton parfum aux notes fruitées viennent l’enivrer. Tu observeras que les braises de son regard se transformeront en un gigantesque incendie. Alors il sera mûr et tu pourras le cueillir.

Sans un mot, tu lui donneras une carte sur laquelle figureront ton prénom, ton numéro de téléphone mobile et cette inscription : « Ne m’appelez pas ! » Vous échangerez lors de vos trajets des textos qui deviendront des sextos. Vous tournant systématiquement le dos, vous vous enverrez vos pensées les plus intimes au milieu de la rame bondée. Il te fera savoir qu’il veut te caresser, te sentir, te mordre, peloter tes seins, pétrir tes fesses, te faire subir les pires outrages. Tu aimeras la boule de chaleur qui se formera dans ton ventre, à la fois excitée par vos messages et craintive que les autres passagers ne saisissent ton trouble. Tu te délecteras sachant qu’il lira, une bosse dans le pantalon, ton envie de laisser tes doigts plonger dans sa barbe, effleurer sa nuque, glisser sur son torse puis son dos pour enfin empoigner sa verge.

Puis un midi, tu esquiverais la pause déjeuner avec tes collègues. Tu lui aurais donné rendez-vous dans une de ces chambres d’hôtel qui se louent à la journée pour les amants en nécessité de discrétion. Tu arriverais un peu avant lui et tu réglerais la note à un concierge au regard mi-complice, mi-lubrique. Mais tu t’en foutrais bien de ce qu’il penserait. Il pourrait même te prendre pour une salope infidèle ou une pute si ça le chante. Tu assumerais fièrement ta condition de femme libre d’assouvir ses désirs. C’est tout de même fébrilement que tu l’attendrais, debout, faisant face à la porte, près du lit.

Les talons hauts de tes escarpins s’enfonceraient dans l’épiasse moquette. Tu aurais à peine enlevé ton imper, ne sachant pas quoi faire pour ne pas paraître ridicule pendant l’attente, alors que tu serais seule dans les vingt mètres carrés mais que tu aurais l’impression que des milliards d’yeux seraient braqués vers toi, lorsqu’il frapperait selon le code que vous auriez défini. Tu irais doucement lui ouvrir et tu ferais un pas de coté pour le laisser passer. Puis tu refermerais le panneau en bois contre lequel tu t’adosserais. Il se retournerait pour te faire face. Il plongerait son regard dans le tien mais ne ferait pas un pas vers toi. Le temps sera suspendu. La boule d’angoisse se dissiperait alors que tu plierais un genou pour plaquer ton pied contre la porte, ce qui fera remonter la jupe de ton tailleur sur tes cuisses, laissant apparaître l’orée de bas. Tu te sentirais femme fatale.

Doucement, il s’approcherait de toi, se débarrassant de sa veste d’un imperceptible mouvement. En quelques pas mesurés, il serait suffisamment proche de toi pour qu’il puisse poser ses mains sur tes hanches. Se rapprochant encore, tu sentirais son souffle sur ton cou, puis la caresse de ses lèvres sur ta peau. Il déferait un à un les boutons de ton chemisier, embrassant ta gorge libérée. Ses mains glisseraient sous ta jupe pour la remonter alors qu’il s’agenouillerait devant toi. Sa langue te mènerait à un premier orgasme. Tu en aurais eu un second après qu’il t’aurait jetée sur le lit dont vous n’auriez même pas défait les draps. Tu voudrais lui dire tout le bien qu’il te ferait et tu te rendrais compte que tu ne connais même pas son prénom…

Oui, tu penses à tout ça alors que tu finis de te préparer. Toute cette divagation t’as émoussé les sens et tu devines que tu vas être en retard sur le quai. Mais non, au prix d’une course folle, tu y arriveras à l’heure. Mais ton inconnu du train n’y sera pas. Tu espéreras quelques jours, puis semaines, de le croiser à nouveau, pour continuer à alimenter les scénarios de tes fantasmes. Tu ne remarqueras pas cet homme qui tous les matins, se place pile face à toi sur l’autre quai, croquant dans un bout de pain. Tous les jours, il espère que vos regards se croiseront. Il imagine dans sa salle de bain comment il pourrait t’aborder…