Cela fait plusieurs dizaines de minutes que Pierre se retient, et il n’en peut plus. Il a pourtant bien veillé à ne pas trop s’hydrater malgré la température estivale, mais rien n’y fait, il ne pourra pas attendre d’être rentré chez lui pour aller soulager sa vessie. Alors, à contrecœur, il ouvre le second tiroir du petit caisson gris adjacent à la table de son bureau, celui dans lequel il fourre ses affaires personnelles. Il y plonge la main pour en ressortir des lingettes antibactériennes. Puis il se lève, tentant à peine de dissimuler le paquet, pour se diriger l’air le plus décontracté possible vers les toilettes situées au milieu du couloir, près de l’ascenseur. Mais, décontracté, il ne l’est pas du tout : la peur lui tenaille le ventre bien plus que son envie d’uriner.

Il est pâle, sa mâchoire est crispée, sa peau luit de sueur, bien trop malgré l’air conditionné qui compense la chaleur. C’est à ce moment qu’il aperçoit Tani, une collègue d’un autre service, à travers le hublot de l’une des portes battantes qu’elle s’apprête à franchir. Il se raidit un peu plus. Il se doute qu’elle se rend également aux commodités et, ayant déjà pu attester le franc-parler de la représentante syndicale, il craint la conversation à venir. Ça ne manque pourtant pas, une fois qu’elle a franchi la dizaine de mètres qui les séparent. « Tiens Lingettes, je croyais que tu avais réussi à te débarrasser de ce TOC ! » Il sourit du mieux qu’il peut, soufflant un non entre ces dents.

Comme à chaque fois, il se sent à moitié honteux, à moitié blessé par le sobriquet qui lui est attribué. Au moins, Tani l’évoque devant lui, pas en cachette comme le font d’autres, pour se moquer.

« — Tu vois toujours le psy pour le suivi de ton machin ?

Pierre acquiesce d’un hochement de tête.

— C’est bien. Et les analyses ont confirmé que tu n’as rien chopé ?

— Il y a quinze jours.

— Ben c’est bon donc, tu peux souffler maintenant, il n’y a pas de raison que ça t’arrive à nouveau… » Nouveau hochement de tête. S’il est en effet rassuré sur son état de santé, Pierre n’arrive pourtant pas à passer le cap du traumatisme psychologique. C’est pourquoi il reste bloqué quelques instants devant une des cabines du lieu d’aisances, alors que sa collègue a déjà disparu derrière une autre porte.

Il se revoit plusieurs semaines auparavant. Il n’était pas paralysé à la simple idée de devoir faire une « pause biologique », comme il aimait si bien dire. Il n’avait pas ce surnom ridicule qui lui colle à la peau, qui fait qu’il n’ose même plus affronter les regards moqueurs en allant déjeuner à la cantine. C’était un mardi. Il tapait le compte-rendu de la réunion de direction de la veille, tout en sirotant son énième café de la journée. Vers 16 h, il décida de prendre quelques instants pour aller aux toilettes. Il y alla d’un pas décidé, réfléchissant à la tournure lexicale du paragraphe en cours de rédaction. Il s’enferma machinalement et releva la lunette. Il sentit alors du liquide sur ses doigts. Il pesta instantanément contre un malpropre qui ne savait pas pisser sans tout éclabousser, mais observa que les traces qui le souillaient étaient rouges.

Du sang.

Pierre avait du sang sur les mains.

Son premier réflexe fut de nettoyer la tache rouge clair qui tranchait tant sur la blancheur du plastique. Il se remémore encore avoir pensé à un tableau pouvant orner le bureau de Dexter Morgan. Il frotta minutieusement la marque avec une triple épaisseur de papiers toilette, pour éviter qu’une autre personne soit exposée. Exposé. Accident Exposant au Sang. Les trois lettres dont il avait déjà entendu parler en cours de secourisme s’imprimèrent dans son esprit : A – E – S. Les mots Hépatite et SIDA lui firent l’impression de deux uppercuts bien placés par un adversaire ayant attendu qu’il baisse sa garde. Se protéger soi-même avant les autres, la règle de base à laquelle il n’avait pas encore pensé. C’est ainsi qu’il s’était précipité, encore tout débraillé, hors de la pièce exigüe, pour se laver les mains avec frénésie, examinant avec minutie l’emplacement de la souillure pour vérifier mainte et mainte fois l’absence de coupure.

Seules des bribes lui reviennent du reste de l’après-midi. Le contact avec la médecine du travail qui lui préconise en priorité de remplir les formalités administratives, la lutte pour obtenir un rendez-vous en urgence au centre de santé voisin qui semblait ne pas le prendre au sérieux, la jeune docteure qui fait un copier-coller des prescriptions lues sur Internet ; et ses mots, sensés lui remonter le moral : « Les statistiques démontrent qu’une contamination serait du niveau du vraiment pas de bol. Surtout que ce doit juste être une collègue qui a mal retiré son tampon, ça réduit encore le risque que ce soit une source infectée. » Comme si imaginer avoir eu sur les mains les menstrues d’une inconnue pouvait être réconfortant. Enfin le retour à la maison, dans un brouillard de pensées. Le besoin impérieux de décompresser à grandes lampées d’un assemblage de merlot, cabernet franc et cabernet sauvignon. Et cette nuit quasi blanche, hantée par les premières analyses de sang à faire le lendemain matin, prélude à six semaines d’attente pour confirmer que tout va bien.

Au lever, sans même y réfléchir, il avait méticuleusement nettoyé la lunette de ses toilettes à l’aide d’une lingette avant de la relever. L’idée lui avait d’abord paru saugrenue. Il n’avait pas réussi à quitter son appartement sans emporter le petit paquet souple dans son sac…