Et soudain, sans s’y attendre, alors qu’il consulte le fil d’actualité de son réseau social favori après une journée de labeur, les larmes ! Un afflux d’émotion silencieuse qu’il ne parvient pas à maitriser, qui inonde son visage puis qui explose sous le regard perplexe de ses voisins, usagers d’une ligne de bus de banlieue aux heures de pointe. D’instinct, il referme le clapet de la house de protection de son téléphone, range l’appareil dans la veste intérieure de son costume puis ferme les yeux pour ne plus voir le monde qui l’entoure. Et après une intense concentration sur sa respiration, il arrive à retrouver un semblant de calme.

Il pensait avoir digéré la nouvelle, avoir analysé tout ce qui lui avait été dit lors des différentes consultations, avoir compris que, tant que la batterie d’examens et de « traitements » n’était pas terminée, il serait prématuré de statuer de façon ferme et définitive sur sa trop faible production de spermatozoïdes. D’autant qu’une cause probable à sa stérilité avait été décelée ; il a même subi une légère intervention pouvant la corriger ; il fallait juste attendre les prochains examens, et les suivants si besoin, pour explorer d’autres pistes, si ceux-là ne donnaient pas de résultats probants. Pourtant, cette crise lui démontre qu’il se trompe. Qu’il n’arrive pas à se faire à l’idée qu’il lui faudra beaucoup de patience et de volonté pour devenir père. Quitte à ce que se ne soit pas lui le géniteur.

Car ce n’est pas l’aspect le plus important de son souhait de paternité. Il y réfléchissait, allongé dans un lit d’hôpital, attendant dans une salle commune pendant plusieurs heures que l’on vienne le chercher pour le remonter dans sa chambre. Il venait de subir une embolisation, c’est-à-dire qu’un médecin lui avait introduit un fin tuyau dans la cuisse pour aller reboucher plusieurs veines dans ses testicules. Ce geste indolore effectué sous anesthésie locale dont il n’avait même pas senti la piqure lui permettrait de retrouver une fertilité satisfaisante. Mais à quoi bon puisque sa chère et tendre a ses propres problèmes de santé, lui amenuisant très fortement sa fécondité. Ah, on pouvait dire qu’ils s’étaient bien trouvés.

Il était donc coincé dans cette sorte de hall, avec interdiction de se lever pendant au moins six heures, entre une alcoolique attendant pour une radio du crâne suite à une mauvaise chute dans un bar et un homme déblatérant ses péripéties sexuelles au téléphone avant une échographie rénale de contrôle. Et il se disait que s’il avait bien plus envie d’avoir un enfant qu’autre chose, ça ne serait surement pas avec n’importe qui. Et d’en conclure que s’ils n’arrivaient pas à procréer ensemble, l’adoption serait une bonne alternative. Qu’importe, du moment qu’ils le faisaient ensemble.

Un coup de frein brutal le ramène à la réalité de son bus. Il rouvre les yeux. La curiosité a passé, les autres usagers du bus ne semblent plus l’observer. Les larmes se sont taries depuis plusieurs minutes, il ne saurait pas si ce sont encore les mêmes personnes ou si de nouvelles sont montées dans le véhicule. Il respire profondément. Il a encore un bon quart d’heure de trajet. Il réfléchit et n’arrive pas à savoir ce qui a provoqué cette crise. Qu’importe. Ses souvenirs continuent de défiler devant ses yeux, masquant le paysage urbain qui défile à bonne allure.

La mélancolie l’emporte vers un souvenir datant quelques années auparavant, quand, à l’occasion d’une sortie avec une femme, avec qui il construisait des projets brisés par la suite, et de sa fille, cette dernière l’avait appelé papa, et du nuage sur lequel ce lapsus l’avait transporté. Ou encore bien avant, quand jeune adulte, mais aussi secouriste, il était intervenu pour un nourrisson retrouvé dans une haie d’un tout petit village, et de toute l’affection qu’il avait ressenti pour cette petite boule de vie toute rose comme la plus belle des aurores. Dès cet instant, alors qu’il aurait été prêt à enlever ce bébé sans parents et le garder pour lui, le chérir, le soigner, l’élever.

Bref, avoir un enfant… (ou pas).