Photo ©Kot Texte publié pour l’atelier d’écriture du site Bric à Book du 9 octobre 2017.

Pierre arpente les trottoirs de la grosse pomme depuis quelques heures, réalisant un rêve de gosse. Celui de toute une vie, pour ainsi dire. Un voyage qui le hante depuis tant d’années, depuis cet été, quand son père l’avait trainé dans un vieux cinéma de quartier, pour lui faire partager sa passion pour De Funès, à l’occasion d’une rétrospection et la diffusion de plusieurs films. Et s’ils avaient rigolé comme des potaches devant les pets de Jean Carmet, il avait surtout été marqué par cette production dans lequel LE gendarme quitte la Côte d’Azur pour New York. Plus que le scénario, il avait été émerveillé par le voyage en Caravelle, la traversée sur le France, mais surtout par les buildings. Au point que même s’il n’avait jamais revu le film, il s’était juré d’aller visiter l’immense cité.

Pour se faire, il avait commencé à constituer une cagnotte. Mais les aléas de la vie l’en avaient empêché. Et telles les résolutions que l’on se fixe chaque nouvelle année, la perspective de ce voyage s’était étiolée, diluée dans le quotidien, le labeur, la pension à reverser et les croquettes pour le chat qui coutent un bras. Jusqu’à cette crise de la quarantaine, cette foutue impression d’être passé à côté de sa vie, d’avoir raté le coche et cette affirmation pour y remédier : un jour, il ira là-bas.

De cette obsession est venu un changement de vie. Moins de sorties entre potes,  plus de préparation de petits plats et moins de restos avec ses galantes, moins de congés pour les épargner. Il a clairement remodelé sa façon d’être pour tendre vers ce moment. Et cette émotion, avant d’embarquer non pas en Caravelle et encore moins sur le transatlantique, mais à bord du paquebot des airs. Car quitte à se faire plaisir, autant voyager en business et se payer un petit tour de huit heures en A380, non ? Et c’est encore enivré de champagne qu’il a pu tranquillement passer les contrôles douaniers avant les cohortes débarquées de la classe éco. Son chauffeur privé arbore un large sourire et une pancarte avec son nom qu’il voudra garder. Conserver le moindre souvenir de ses pérégrinations dans le Queens, à Brooklyn et surtout Manhattan.

Son véhicule l’arrête au croisement le plus proche du Airbnb qu’il a réservé dans les hauteurs d’un immeuble anonyme pour les deux semaines qu’il s’est orchestré. Malgré la longueur du vol, il se sent euphorique, surexcité. Les bagages à la main, il commence à arpenter la centaine de mètres qui le séparent de son logis, des étoiles plein les yeux. Et c’est alors qu’il fantasme sur son jogging à Central Park qu’un badaud lui fait signe de se retourner, ce qu’il exécute dans un geste un peu brusque. Il ressent à peine la déchirure qu’il vient de provoquer sur son aorte. Il ne le sait pas encore, mais il est déjà condamné quand il s’extasie devant ce rai de lumière qui illumine le boulevard. Comme attiré par ce spectre d’une douce blancheur, il se sentira légèrement flotter, comme absorbé dans une immense clarté. Il aura déjà perdu connaissance quand les passants le verront tomber pour ne plus jamais se relever…

Les autres textes de l’atelier : http://www.bricabook.fr/2017/10/airy-me-atelier-decriture/