Ce texte est réservé à un public averti et majeur

Encore une journée de travail ordinaire, dans une entreprise ordinaire, pour un employé ordinaire. Une journée d’automne, grise et fraiche, qui a commencé par un matin sans café. Pierre en est d’humeur maussade, car sans sa dose, quotidienne, il devient fréquemment sujet à de violentes migraines. Elle le sait, puisqu’il lui en a déjà parlé ; ils discutent tout au long des journées de labeur, conversation écrite sans début ni fin, sans thème précis, juste ce qui leur passe par la tête à ce moment-là. Et ce jour précisément, alors qu’ils se croisent au retour de la pause déjeuner, elle lui propose de venir prendre un caoua et un carré de chocolat dans son bureau. Il est en avance sur l’heure de reprise et accepte volontiers. Les voilà assis l’un à côté de l’autre, autour d’une table ronde servant normalement aux réunions. Finalement, ils ont beau être collègues, ils ne se croisent que très peu.

Bien qu’homme aimant les femmes, au point de rentrer dans un jeu de séduction quasi permanent, il s’est toujours tenu à un principe fondamental : ne pas avoir de relation autre que professionnelle ou simplement amicale avec une collègue. S’il sait faire la part des choses, il sait aussi que les relations humaines sont souvent complexes et indéterminables à l’avance et il ne souhaite pas détériorer une ambiance de travail à cause d’une relation intime. Ainsi, leurs premiers courriels furent courtois, sans autre finalité que d’échanger des politesses. Jusqu’à ce qu’il ose glisser son numéro de téléphone dans la conversation au détour d’une occasion flagrante. Son visage s’était illuminé quelques instants plus tard, son smartphone indiquant un nouveau SMS, provenant d’un numéro encore inconnu. L’ambiance s’était quelque peu réchauffée, dénotant une attraction mutuelle. Il avait bien essayé de l’inviter à se voir « hors cadre » pour boire un verre ou pour un déjeuner, ce qu’elle avait toujours éludé, sans franchement décliner.

Ne voulant pas la harceler, il avait laissé l’idée se déliter, poursuivant la conversation sur la messagerie pro, sans pour autant se priver de glisser une fine allusion lorsque la teneur de leurs propos s’y prêtait. Elle se montrait très discrète sur sa vie privée lors de leurs échanges, n’évoquant que sa passion pour son jardin d’appartement ou ses journées passées à se prélasser dans son canapé devant des séries télévisées. Il est donc à la fois surpris et enchanté de se retrouver seul à seule avec cette quadra « pétillante ». Et ce qui devait arriver arriva : leurs pieds se frôlent, furtivement sous la table. Il ne saura jamais si ce fut un fait exprès, mais le voilà, troublé par ce contact inopiné, qui vient pourtant de déclencher chez lui un frisson électrique qui se propage le long de son échine, allant jusqu’à provoquer un faux mouvement et renverser son café.

La mixture noire se répand en une mare sur la table, projetant des éclaboussures, dont certaines viennent entacher la robe que porte la collaboratrice de Pierre, qui s’empresse de se jeter sur le rouleau de papier absorbant, posé sur le meuble à côté de la cafetière, pour commencer à essuyer les dégâts qu’il a provoqués. Il se rend compte de sa deuxième maladresse par le regard interloqué qu’elle lui lance, alors qu’il vient de poser sur elle une main drapée de l’essuie-tout afin d’essuyer les taches qu’il a occasionnées. Alors qu’elle le saisit par le poignet, il sait que le feu comme la glace peuvent se déclencher.

Comme au temps des ruminations adolescentes qui l’empêchaient de s’endormir, mille scénarios s’entrechoquent dans son crâne. Il s’attend à recevoir une gifle, qu’il estimerait méritée, pour avoir pénétré sa zone de proximité intime sans y avoir été autorisé. Il s’en excuserait, même. Excuses qu’il formulerait également si la main sur son poignet ne faisait que l’éloigner dans un geste poli de refus de contact. Excuses sincères au nom de sa règle précitée de faire en sorte de maintenir un contexte relationnel professionnel cordial. Mais si cette main, aux doigts si fins, ne l’éloignait pas ? Si cette main l’enserrait de toutes ces forces pour qu’il ne recule pas la sienne, pour que ce contact intense dure, et dure encore, alors que leurs regards se plongent l’un dans l’autre, hurlant silencieusement un désir qu’ils se seraient tous les deux caché au moyen d’épaisses œillères ?

Les pensées qui affluent encore et toujours sont claires : Pierre à envie d’elle. De toucher sa peau, de se libérer de l’étreinte qui retient sa main, de laisser ses doigts remonter le long de son bras, remonter jusqu’à caresser sa joue, sa nuque, sa chevelure fauve qui ondoie jusqu’à ses épaules. De s’approcher d’elle jusqu’à sentir son souffle, de retenir le sien et, toujours les yeux dans les yeux, poser ses lèvres sur cette bouche charnue. De l’embrasser fougueusement, les corps se plaquant l’un contre l’autre. De sentir ses formes du bout des doigts, s’en saisir à travers les étoffes de plus en plus gênantes pour la découverte de l’autre. De passer les mains sous le tissu. Collant ou bas ? Il s’en contrefiche ! Il ne veut que découvrir son corps, la déshabiller, la caresser, la lécher, la baiser sur le bureau ou contre le mur, la table restant maculée du jus brun à vertu excitante.

Elle le fixe toujours, sans sourciller. Ces quelques secondes sont interminables. Il ne sait toujours pas quoi faire. Bafouiller quelques mots ou au contraire provoquer sa chance ? La tension monte encore et encore, dans son esprit et dans son pantalon. Il sent son sexe se durcir dans sa paire de jeans préférée, celle qui moule ses fesses, qu’il passe tant de temps à sculpter par des séances de sport. Une pensée rationnelle le percute : a-t-il au moins des capotes sur lui ? Il se souvient qu’il en a dans son portefeuille, lui-même dans la poche intérieure de sa veste. Et un nouvel afflux de testostérone déferle dans ses veines. Les fantasmes reprennent de plus belle et il s’imagine la retourner sur le bureau, frotter son membre érigé contre son string, écarter le morceau de tissu, la stimulant au passage, caressant sa vulve trempée d’excitation, titillant son clitoris gonflé. Et la pénétrer, doucement dans un premier temps, millimètre par millimètre, dans de longs va-et-vient qui se font de plus en plus rapides, de plus en plus fougueux, plaquant sa main contre la bouche de son amante pour étouffer les cris de plaisir qui s’en échappent.

Tant pis, il faut qu’il sache ! Mais il ne va pas la violer non plus, alors il fait la seule chose à faire. Toujours les yeux dans les yeux, il essaye délicatement de retirer sa main ; soit elle le retient, soit elle laisse faire, mais au moins, ce sera son choix à elle. « Non ! Attends ! » Souffle-t-elle, empêchant Pierre de bouger ; « Je vais fermer la porte à clés… »